La ballade d'Eole

Lorsque je me sens las de jouer avec les vagues,
Les roseaux de Camargue ou les fumées de Prague,
Il m'arrive parfois du haut de mon royaume
De compter tous les noms que m'ont donné les hommes:
Sirocco par ici, Tramontane à côté,
Zéphyr un peu plus loin et ailleurs Alizée,
Simoun ou bien Mistral, Aquilon ou Blizzard,
Autant de patronym(es) exotiqu(es) et bizarres!
Etranges inventions d'esprits à ras de terre:
Comme s'il y avait des frontières dans l'air!
Non! Je n'ai pas de frères, et c'est moi et moi seul,
Des Rocheus(es) à l'Oural, qui souffle à fendre gueule!

On me dit bise ou Vent d'Autan
On me divise en vingt, en cent,
Mais c'est en vain qu'on jase autant:
Je suis le même, Ouest ou Levant!
Vent de l'instant ou vent d'avant,
Vandale ici, là vivifiant,
Je suis unique et de tout temps!
je ne suis qu'un: je suis LE VENT!

Je suis né bien avant que vos savants n'inventent
Les voiles que je gonfle, et même, je me vante
D'être ici bas ce qu'on eût pu voir de plus vieux...
S'il avait existé en ce temps là des yeux!
Je survolais déjà les And(es) et l'Aventin,
Dévalais les avens, les vals et les ravins,
Bien avant que la pluie ne les ait fait verdir,
Bien avant que la vie ne les ait fait fleurir...
Et c'est moi je l'avoue, sans offenser le Diable
Et sa peau de serpent, qui me rendit coupable,
D'une haleine fiévreuse, d'avoir soufflé à Eve
L'idée qui l'évinça de son Jardin de Rêve...

On me dit bise ou Vent d'Autan etc.

Et si j'oublie parfois les parfums énivrants
Dont je me suis gavé, j'en ramène souvent
Si loin de leur berceau, qu'ils s'en viennent changer
L'humeur et les pensées des quidams étonnés...
Lorsque dans les nuits chaud(es) et folles de Bahia,
Sans mobile apparent et malgré la samba,
Un coeur soudain se glace, un sourire se brise,
C'est que je traîne encore un frisson de banquise...
Et quand dans l'aube trist(e) d'un hiver berlinois
En dépit des murs gris, des flocons qui toumoient,
Un émoi se réveille, une bouche fredonne,
C'est que je m'en reviens des Indes ou de Vérone!

On me dit bise ou Vent d'Autan etc.

Mon empire est immense et recouvre le monde;
Mais parfois je me lasse de l'éternelle ronde:
Alors, fou de tourner tout autour de ma boule,
Je dévaste et je hurl(e), j'arrache et je chamboule!
Ou, plus vicieux, j'insuffle aux hommes ma démence,
Et de leurs ouragans je ricane en silence...
J'attise un peu leurs feux et puis, calmé, je file
A l'autre bout du globe en des lieux plus tranquilles.
Là j'oublie mes bravades, leurs braises, et me fait brise;
Je soulève la robe des belles que je grise,
Ravivant en passant chez les passants ravis
L'envie d'être le vent à qui tout est permis!

Le Musicien de GIROUD